Carnets de route numériques : comment j’ai arrêté d’oublier mes voyages
J’ai retrouvé l’autre jour un carnet Moleskine dans un carton. Voyage au Portugal, 2017. Trois pages remplies, le reste vierge. Comme d’habitude quoi. Je me suis dit qu’il fallait vraiment que j’arrête de m’acheter des jolis carnets pour les abandonner au bout de trois jours.
Sauf que depuis, j’ai basculé côté numérique. Et franchement, ça a tout changé.
Le carnet papier, cette bonne idée qui ne marche jamais
On a tous connu ça. Le carnet acheté avant le départ, souvent en papeterie, choisi avec soin. On l’imagine rempli de croquis, de tickets collés, d’anecdotes bien tournées qu’on relira plus tard avec un sourire attendri. La réalité, c’est trois entrées bâclées le soir dans un hôtel, puis plus rien parce qu’on est crevé, ou parce qu’on préfère boire un verre en terrasse.
Le format papier est beau, il a une âme, je ne vais pas dire le contraire. Mais côté praticité, c’est pas ouf. Pas de photos, pas de géolocalisation, et surtout : si tu le perds, tu perds tout. J’ai un pote qui a laissé le sien dans un taxi à Hanoï. Il en parle encore.
Le numérique change la nature même du carnet
Ce qui est intéressant avec les carnets de route numériques, c’est qu’ils ne se contentent pas de remplacer le papier. Ils font autre chose. Un projet comme « Sur la route des villes d’eaux », auquel participe notamment l’illustrateur Guillaume Reynard, montre bien la direction : c’est du carnet de voyage augmenté, avec dessins, textes, sons, parfois vidéos. Une vraie création multimédia qui garde l’esprit du carnet tout en ouvrant des possibilités impensables sur papier.
Même le Château de Versailles s’y met, avec son Carnet de route 2024 qui documente les projets et les coulisses de l’institution. On est loin du petit carnet à spirale. C’est devenu un objet éditorial à part entière, hybride, consultable sur écran mais pensé avec le soin d’une publication imprimée.
Les vrais outils, ceux que j’utilise
Perso, j’ai testé pas mal de trucs. Notion pour la structuration, Day One pour l’aspect journal intime avec géoloc automatique, Polarsteps quand je veux juste tracer un itinéraire sans me prendre la tête. Chacun son truc selon ce que tu cherches à garder.
Le truc c’est que ces outils enregistrent des choses qu’on n’aurait jamais notées à la main. L’altitude d’un col franchi à vélo, le nombre de kilomètres parcourus dans la journée, l’heure exacte d’un lever de soleil. Des données qui, prises isolément, n’ont aucun intérêt, mais qui recontextualisent un souvenir des années après.
Un exemple concret : sur le Tour de Belgique cette année, les fameux drapeaux jaunes qui signalent les dangers sur la route ont été remplacés par des panneaux numériques. Un basculement qui semble anecdotique mais qui dit quelque chose de plus large. Même dans les univers les plus ancrés dans la tradition — le cyclisme sur route en fait partie — le numérique s’infiltre parce qu’il apporte des choses concrètes : plus de visibilité, plus de flexibilité, moins d’erreurs humaines. Ce mouvement touche d’ailleurs des secteurs bien plus controversés, comme en témoigne la bataille juridique autour des casinos en ligne aux États-Unis, où la frontière entre innovation numérique et zone grise légale est de plus en plus disputée.
Une pratique qui devient un vrai marché
Ce qui m’a marqué en creusant le sujet, c’est à quel point c’est devenu un secteur structuré. Des acteurs comme Allibert, spécialisé dans le voyage d’aventure, parlent maintenant de construire « des expériences qui marquent les gens durablement » — et le carnet numérique fait partie intégrante de cette expérience. Ce n’est plus un à-côté, c’est un élément du produit.
Côté cyclisme, British Cycling Ventures est en train de monter en puissance sur toute une gamme de contenus numériques liés au sport et à ses pratiquants. La logique est la même : les gens ne veulent plus juste faire quelque chose, ils veulent aussi le documenter, le partager, le revivre. Un peu comme quand on va sur une plateforme de loisirs en ligne (je pense à des sites comme s’inscrire sur Lucky31, où l’historique de session fait partie de l’expérience), on veut garder une trace, revenir en arrière, comprendre son propre parcours.
Ce n’est plus juste « j’ai fait un voyage ». C’est « j’ai fait un voyage et j’ai construit quelque chose autour ».
Ce que ça change vraiment dans la façon de voyager
Là où je trouve que c’est intéressant, c’est que ça modifie la manière dont on vit les moments. Quand tu sais que tu vas documenter, tu regardes différemment. Plus attentivement, parfois. Trop, aussi — le risque étant de passer son temps à préparer le récit au lieu de vivre le moment.
Mais bien utilisé, ça pousse à ralentir. À prendre cinq minutes le soir pour poser deux phrases. À noter le nom du bar sympa qu’on aurait sinon oublié dès la frontière passée. Je trouve que c’est plutôt une bonne évolution, même si je comprends ceux qui refusent d’y toucher au nom d’une certaine idée du voyage « pur ».
Les limites, quand même
Tout n’est pas rose. La dépendance au téléphone, à la batterie, au réseau. Le fait qu’on lit rarement ses carnets numériques ensuite — beaucoup moins qu’un vrai carnet posé sur une étagère qu’on ouvre par hasard un dimanche pluvieux. Et puis la question du stockage à long terme : que restera-t-il de ces carnets dans vingt ans, quand les applications qu’on utilise aujourd’hui auront disparu ?
C’est une question que je n’ai pas résolue. J’exporte régulièrement mes carnets en PDF, je les sauvegarde sur un disque dur, mais je sais que c’est fragile. Mon Moleskine du Portugal, lui, il est toujours là dans son carton. Trois pages, certes. Mais trois pages qui ont survécu neuf ans sans que je fasse quoi que ce soit.
Peut-être que la meilleure solution, c’est de faire les deux.








